Souvent... Parfois... Enfin, rarement (à la réflexion), il m'arrive, au cours d'une agréable - ou non - soirée parsemée de petits fours et autres nectars vinifiés avec plus ou moins de brio, de devoir faire face à quelques questions impromptues. Auxquelles je ne peux échapper par le biais d'un trait d'esprit sur la seconde guerre mondiale et ses débordements épars, espièglerie que j'ai pris l'habitude de trouver brillante. Enfin, la plupart du temps.
Bref.
Si l'on passe du banal "Mais, quelle est la raison qui te pousse inéluctablement à vivre au beau milieu d'un tel foutoir ?" à l'habituel "Comment faire pour avoir un jour une culture de l'inutile aussi vaste que la tienne ?", je considère comme un plaisant divertissement de m'inventer mille vies pour répondre au mieux à ces interrogations de la manière la plus consciencieusement farfelue qui soit. Mais, il est une question qui me pose toujours un cas de conscience : "Pourquoi es-tu un artiste, et pas moi ?".
S'il me prend occasionnellement - afin de répondre à cette interrogation - l'envie d'invoquer une lointaine parenté viking qui me pousserait à ouvrir aux hordes de Odin les plaines fertiles des écoutilles vierges de mes semblables, rêvant du chant lointain des valkyries, j'ai décidé en ce jour de prendre enfin mes responsabilités et de vous confesser une bonne fois pour toutes les raisons qui font qu'il m'arrive d'être un artiste, et vous, non. Mais, par où commencer, sans trop heurter votre sensibilité ?...
Les plus sournois d'entre nous - vous savez, les artistes - vous répondront qu'ils ont prêté leur existence à l'Art afin de donner un espoir à leurs semblables, en leur ouvrant une fenêtre intemporelle sur un monde plus beau que celui dans lequel nous survivons chaque jour un peu moins. Ils vous parleront de rives extatiques où l'âme prend enfin un repos mérité, où les émotions sont aussi belles qu'une aube au sommet d'une montagne perdue sous des neiges éternelles. Ils vous diront que sans eux - peintres, musiciens, poètes, et consorts - votre quotidien serait plus morne et abject qu'il ne l'est déjà. Qu'ils sont la seule bouée de sauvetage que vous croiserez au beau milieu de cet océan sans fond qu'est la vie et dans lequel vous êtes condamné(e) à vous noyer.
Et bien, figurez-vous que tout ceci n'est que foutaises éhontées et balivernes notoires, véhiculées dans le seul but de vous berner sur le dessein véritable des artistes.
Incroyable, non ?
Sérieusement : pensez-vous sincèrement que nous ayons été missionnés par une entité supérieure dans le but de vous soulager quelques instants de votre fardeau journalier ? Croyez-vous que nous soyons nés avec des dons que vous n'avez pas, juste pour étaler un baume bienfaisant sur les cicatrices béantes qui jonchent votre route chaotique ? Définitivement, non.
Nous, artistes de tous bords, sommes en ce bas monde pour finir de vous brouter la laine sur le dos en volant au creux de votre main tendue et offerte le peu que vous avez parvenu à garder, quand la vie en a terminé avec vous. Nous venons jusque dans vos demeures, dans le seul but de vivre de vos illusions et de votre déchéance, en vous menant à votre ruine, contre l'offrande utopique d'un monde meilleur. Sinon, comment expliquer que des marchands de rêve comme Christophe Maé, M. Pokora, Marc Lavoine, les BB Brunes ou encore Charles Azanavour (qui n'en finit plus de vivre), après avoir saccagé au fil des décennies les bourses des honnêtes gens que vous êtes, sans vergogne aucune, à grands coups d'albums à 25€ et de places de concerts valant au minimum le double, en viennent à signer une charte visant à vous interdire de faire acte de piratage, allant par la même à l'encontre de l'accès à la culture pour tous en vous traitant, implicitement, d'ignobles vandales sans scrupule aucun. Tout en vous faisant miroiter encore et encore le mirage d'un éden définitivement perdu, que l'on vous vendra à prix d'or.
Voyez par vous-mêmes : vous êtes devenus, sans vous en apercevoir, ces fermiers abattus et surchargés d'un harassant travail, qui cultivent à grande peine les terres arides de leurs existences monochromes pendant que nous, percepteurs un tantinet scribouillards d'un royaume illusoire, venons jusque dans votre sommeil, prendre votre beurre, l'argent de ce beurre, votre crémière et sa soupière.
Et si une fois cette prise de conscience amèrement consommée, il vous prend l'envie de crier vengeance à l'égard des grands mécènes de notre Art, méfiez-vous de nous, les artistes indépendants : car, nous sommes les pires de tous. Nous avons réussi à vous faire croire que nous appartenions à une scène délaissée, abandonnée à son propre sort par les autorités culturelles gouvernementales, bridée par un système pyramidal visant à donner toujours plus aux plus riches en répandant aux pieds lacérés des plus démunis les miettes d'un festin dont seules les senteurs exquises nous parviennent. Hérésie ! Aussi, prenez garde. Car, sous couvert de devoir subsister sous des conditions culturelles quasi apocalyptiques, nous sommes la pointe de la lance, ceux qui vous mèneront à votre perte prochaine et inéluctable, nous les artistes indépendants qui contribuons encore à vous laisser jeter un œil par l'entrebâillement de la porte, afin de distinguer une ultime fois ce que vos aînés nommaient encore l'Art.
Aussi, pensez bien que pour nous échapper, vous n'avez pas d'autre solution que de prêter allégeance, par un silence de circonstance, aux gouvernements actuels et à venir, ainsi qu'à leurs nombreux disciples. Et ce, afin que ces derniers s'emploient, contre monnaie sonnante et trébuchante, à vous maintenir en vie par un processus palliatif qui vous mènera, à plus ou moins long terme, à votre perte.
Il est désormais temps pour moi de vous souhaiter force et abnégation pour la suite de votre existence, à l'heure même où sort dans le monde entier le nouvel album de Johnny Hallyday...

On pourrait illustrer cet article par la magnifique collaboration de Mathieu Chedid en tant que réalisateur du nouvel album d'Hallyday...
RépondreSupprimerChantez et dansez, vaillants troubadours !
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