samedi 15 janvier 2011

Révélations sur le miracle de la naissance.

 
" Oh ! Qu'il est beau cet enfant ! Le portrait de sa mère ! " est généralement l'exclamation qui ponctue une grande majorité des visites d'un nouveau né et de sa génitrice, quelques paires d'heures après l'agnelage. Extase et félicité sont alors de mises devant un être qui, outre le fait de fermer souvent les yeux tout en poussant des cris le plus souvent insupportables, n'est guère plus gros qu'un rôti.

Si vous avez un jour eu l'infortune d'assister à ce genre de manifestation joviale typiquement humaine, vous savez de quoi je parle : l'enthousiasme infantile inhérent à chaque être répondant aux caractéristiques que l'on a coutume de regrouper sous l'appellation "Femme".

Bien souvent, cela commence par un innocent " Chéri, tu te rappelles ma copine Gisèle ? Et bien, figure toi qu'elle a accouché hier ! ". Sentence faussement anodine prononcée à l'autre bout de l'appartement, durant l'essorage de la machine à laver le linge, vous forçant à hurler un débonnaire " Oui, et ?! "... Malheureux ! Deux petits mots innocents, que vous avez prononcés sans réflexion préalable sur les conséquences envisageables, mais qui vont vous projeter dans une spirale infernale. Une descente aux enfers qui débutera à la fin d'une phrase ressemblant vaguement à " Et bien, je me suis dit que l'on pourrait lui rendre visite, histoire de voir son adorable petit bout de chou ! ".

La machiavélique machination est en marche.

Il est à peine 11H du matin et sans réellement le savoir, vous avez ce sentiment sourd que votre journée va être un cauchemar. Car, refuser la visite de l'amie Gisèle équivaudrait à nier de manière bien trop évidente l'instinct maternel grégaire de votre compagne... Il se pourrait que vous en ayez besoin, un jour : aussi, il vous faut ménager la chèvre et le chou.

12H30. L'heure du repas. La visite étant programmée en début d'après-midi, vous voilà attablé, en train de supporter l'apologie du miracle de la naissance. Le poids du monde se concentre sur vos épaules. Vous courbez l'échine sous les coups que vous assène sans y prendre garde celle qui, jusqu'à ce matin, était encore le soleil de vos nuits. Elle qui maintenant, vous regarde, les yeux brûlants de la fièvre maternelle, haranguant les cohortes invisibles des anges de la nativité.

14H00. C'est l'heure du départ. Vous êtes fébrile : elle n'a pas encore mentionné le paramètre cadeau. Peut-être a-t-elle oublié, qui sait. Vous prenez la direction de l'hôpital, et alors que vous abordez sereinement un sens giratoire, elle vous assène un impitoyable : " Mais, où vas-tu ?! Tu sais bien qu'il nous faut acheter un cadeau pour le petit/la petite ! ". Vous maudissez le sort.

14H30. Vous voilà, déambulant au beau milieu d'un monde obscur qui vous semble totalement inconnu, dans lequel pourtant, votre compagne semble se mouvoir à merveille : le rayon pour enfants d'un grand magasin. Là où vous vous déplacez avec la lourdeur d'un bourdon, avec la peur au ventre de bousculer quelque chose et de le faire tomber dans un fracas assourdissant, elle semble butiner avec légèreté, d'article en article. Quand soudain, elle vous saute dessus, armé d'un vêtement à peine plus grand qu'une serviette de table : " C'est joli, n'est-ce pas ?! ". Là, précisément ici, il faut à tout prix éviter un écueil de taille : répondre Oui, avec trop d'empressement. Se sentant trop promptement épaulée dans sa quête, elle doutera alors de son choix, vous jettera votre nonchalance - qu'elle prétendra typiquement masculine - au visage et retournera à la chasse à ce cadeau unique, auquel aucune de ses copines n'aura pensé. Préférez donc un " C'est pas mal. Mais, tu sais, en même temps, je n'y connais pas grand chose... ".

15H00. Après avoir maudit des descendances entières afin de trouver une place de parking, vous voilà cheminant vers ce qui semble être l'Eden de votre compagne et votre propre échafaud : la chambre du nouveau-né. Et là, quelle n'est pas votre surprise : votre amie marche d'un pas sûr et déterminé dans un lieu qu'elle ne connaît pourtant pas ! Votre étonnement s'accentue quand elle se dirige avec aisance dans le dédale de couloirs et d'ascenseurs qui font d'un hôpital un labyrinthe à vos yeux. Et pour cause, votre moitié s'est organisée : elle connaît le numéro de la chambre, l'aile de l'établissement hospitalier dans lequel elle est, ainsi que l'étage. Vous commencez à peser la véracité de l'expression miracle de la naissance.

15H10. Après une longue inspiration, vous pénétrez dans la chambre du nouveau-né. Vous franchissez un espace-temps : alors que tout semble on ne peut plus normal à l'extérieur de cette pièce, il n'en est rien à l'intérieur. Votre compagne s'est brusquement penchée sur un berceau, somme toute assez commun, au dessus duquel elle pousse d'improbables gazouillis, tout en agitant les bras de manière surprenante et désordonnée. Intrigué par la cause de toute cette agitation, vous approchez. Alors que votre regard bascule vers l'intérieur du réceptacle, afin de voir ce qu'il contient, vous êtes saisi d'un pesant sentiment d'incompréhension : c'est donc là l'objet de ce comportement frénétique et typiquement féminin consistant à s'extasier sommairement devant un petit être faible et sans défense ? Sous le choc de cette prise de conscience, vous vous effondrez sur la première chaise croisant vos pas chancelants. Mais, vous n'êtes pas au bout de vos peines..

15H20. Après avoir utilisé des mots de la langue française qu'elle n'avait jamais employés auparavant, de telle sorte que vous croyiez qu'elle ne les connaissait pas, elle s'assoit sur le bord du lit de la jeune mère : pour vous, c'est le début de la fin. Vous n'existez plus à leurs yeux. Elles vont tirer entre elles un fil invisible qui va les relier sur la base de mots tels que placenta, césarienne, épisiotomie ou encore obstétricien. C'en est trop : nonchalamment, vous vous levez et vous dirigez vers la sortie de ce cauchemar pour aller quérir la seule chose qui puisse, en ces lieux perdus à la raison humaine, réchauffer quelque peu votre âme torturée : un café.

17H40. Après avoir parcouru l'intégralité des hebdomadaires philosophiques disponibles dans tout coin repos hospitalier qui se respecte, ingurgité huit cafés tout en repoussant du coude cette obsessionnelle question du " Pourquoi ? ", vous vous décidez à retourner, d'un pas que vous voulez sûr, vers l'antre des langes. Vous ouvrez la porte, attendez un instant pour ménager votre effet de surprise, et déclarez " Bon, je me casse : j'en ai plein le fondement ! ", ce qui ne manque pas de déclencher l'incompréhension générale. Grand prince, vous jetez au loin les clés de la carriole conjugale, bien décidé à rentrer par vos propres moyens. Sans attendre la moindre réponse de celle qui partage désormais votre cœur et votre incompréhension, vous quittez les lieux l'air vainqueur, sur ce fond sonore soudain si doux à vos oreilles, d'un bébé pleurant les larmes de son corps fripé, d'avoir été tiré de l'une de ses nombreuses siestes salvatrices.

17H42. Vous avez vécu une journée noire, durant laquelle ont été soumis à votre entendement abasourdi les obscurs concepts de la naissance d'un enfant.

Vous ne vous en remettrez jamais.

PS 1 : Toute ressemblance avec des personnes existant réellement serait totalement fortuite.
PS 2 : A l'heure où vous lisez ce billet, je suis en train de remercier la Providence, que ma compagne ne soit pas ainsi.

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