Depuis notre plus jeune âge, on nous parle de phénomènes plus ou moins abstraits, auxquels il sera pour certains ardu d’échapper, une fois parvenu à l’âge adulte.
Passons outre les manifestations chroniques de l’instinct grégaire humain auxquelles peu d’individus se soustraient, comme le fait d’enfanter de manière inconsidérée, ou celui de parler de la France d’antan avec un léger mais insupportable trémolo dans la voix. Aujourd’hui, nous allons faire face à ce concept obscur qui sévit, à la faveur de la pénombre d’une quelconque inattention passagère inéluctable dans la vie de tout un chacun, pour impitoyablement entraîner ses victimes dans des abîmes insondables d’où ne parviennent que l’écho diffus et lointain de leurs plaintes monocordes : l’uniformisation.
Tout d’abord, l’uniformisation : quézako ? C’est un processus qui fait disparaître les caractéristiques distinctives des différents éléments ou individus d’un ensemble et qui tend à leur donner une forme unique. Cette notion confuse, dont vous sentez parfois le souffle putride courir sur votre nuque offerte, lorsque vous vous surprenez, entassé(e) dans une rame bondée du métro parisien *, perdu(e) au milieu d’un flot incessant d’odeurs et de senteurs humaines et fétides, supportant ce supplice pour gagner un pain quotidien vous tenant à bout de bras juste au dessus du seuil bien nébuleux de la misère, humaine et sociale. Et alors que vous promenez un regard hanté par l’incompréhension et l’épouvante de vous constater ainsi semblable à vos prochains, vous fermez les yeux, sur la foi d’un « Oui, mais moi, ce n’est pas pareil… », vous abandonnant entièrement au destin d’un train nommé Uniformisation.
Cependant, point de grands cours théoriques aujourd’hui, ni d’interminables discours. Mais, une brève démonstration en quelques étapes, réalisable par le plus grand nombre, que je me plais à penser simplement brillante. Cela afin de démontrer une bonne fois pour toutes les effets dévastateurs de l’uniformisation, au travers de ses implacables mécanismes.
Pour ce faire, point de grands besoins en matériel : une casserole, de l’eau et une source de chaleur suffiront.
PREAMBULE.
Considérons que la casserole représente la société actuelle et que les bulles sont les individus qui composent cette société, l'eau étant le socle commun sur lequel évoluent les dites entités et sa surface, le lieu où chaque jour se meuvent des millions d'être humains.
ETAPE 0.
Remplissez la casserole à moitié d'eau froide et posez la sur la dite source. Placez le thermostat sur le maximum des capacités du mécanisme chauffant, puis appliquez vous à une minutieuse observation des événements qui vont irrémédiablement se produire.
ETAPE 1.
Lors de cette première étape, vous pouvez voir se former sur le fond de la casserole des dizaines de bulles minuscules, générées par la répartition naissante de la chaleur sur le métal conducteur, comme des milliers de naissances dont est témoin chaque jour notre bonne vieille société dite moderne.
ETAPE 2.
Les premières bulles remontent à la surface de l'eau, comme pour explorer de leurs individualités ce monde nouveau qui s'offre à elles. Libres et indépendantes, elles se meuvent sans difficulté à la surface de l'eau, sans être gênées par leurs semblables. La casserole n'a que peu d'effets sur elles, si ce n'est celui de les pousser à grandir et à s'émanciper, leur conférant ainsi l'illusion d'une certaine liberté. Comme le ferait – n'est-ce pas surprenant ? - notre faussement bienveillante société.
ETAPE 3.
Un nouveau mouvement naît à la surface de l'eau : des bulles, cherchant avec hésitation leur direction sur le fil du liquide, se regroupent, formant ainsi une sorte de conglomérat plus difficile à manœuvrer, qu'il serait ardu de vouloir séparer en cet instant. Ces groupes sont ainsi moins sujets à suivre les mouvements de chaleur engendrés par la cuisson progressive et donnent l'impression quelque peu fausse d'une indépendance à l'égard de certaines obligations voulues par les lois de la physique, comme le ferait un groupe d'individus à l'égard de phénomènes de sociétés dont il voudrait résolument s'affranchir.
ETAPE 4.
Les groupes de bulles sont irrémédiablement déportés sur les bords de la casserole et s'y accolent, dans une sorte de quiétude qui ne sera en aucun cas troublée dans l'immédiat. Les autres bulles, au centre de la casserole, virevoltent en un ballet incessant à la recherche d'autres bulles, afin de s'allier en de multiples groupuscules, pour mieux résister aux effets grandissants de la chaleur, comme pour se protéger d'un danger imminent. Seules de rares bulles demeurent seules et semblent perdues et isolées au milieu de phénomènes commençant à les dépasser.
ETAPE 5.
Les groupes de bulles stationnés au bord de la casserole ont disparu, happés par les prémices de l'ébullition prochaine alors qu'ils semblaient à l'abri de tout danger, surpris qu'ils furent dans la douce torpeur née d'une illusoire émancipation. Ne subsistent dans cette masse diffuse qu'est devenue la surface de l'eau que quelques bulles, devenues incroyablement rares, subissant de plein fouet les effets de la cuisson, s'agitant sans réel but sous la chaleur montante, cherchant à échapper à grand peine à l'inéluctable.
ETAPE 6.
L'eau bout. Sa surface n'est qu'un chaos brûlant ayant avalé l'intégralité des bulles préexistantes et faisant disparaître presque instantanément celles qui arrivent à sa surface, qui ont grandi bien plus rapidement que leurs ancêtres. Ces nouvelles bulles ne connaîtront jamais le goût de la vraie liberté d'agir et de penser par soi-même, happés qu'elles seront dans un tout, à peine parvenues à maturité. Elles n'en aurons qu'un vague aperçu par les traces que certains prédécesseurs auront laissé derrière eux, dans le but de témoigner d'une époque qui n'est plus. Et ne sera plus, à moins d'agir directement sur les phénomènes engendrés par la casserole elle-même.
CONCLUSION.
Vous aurez remarqué que pour parvenir à un tel résultat, la casserole a agi sans se précipiter, avec une lenteur étudiée, afin de parvenir à ses fins sans éveiller les soupçons du plus grand nombre. Ainsi, les bulles ont eu l'illusion éphémère mais persistante jusqu'au dernier instant d'être maîtres de leur destin, avant de réaliser qu'il n'en était rien : il était alors trop tard, tant l'ébullition était proche. Et malgré quelques réticences manifestées de-ci ou de-là, les dernières bulles récalcitrantes ont été submergées par un phénomène qui les dépassait sous tous les aspects, prouvant ainsi qu'une prise de conscience globale eut été nécessaire à la survie des bulles et de leurs libertés, avant que l'ultime ligne rouge ne soit franchie. Menant le communauté des bulles à sa disparition finale.
Je vous laisse donc à une seule et unique question, en guise de conclusion : regarderez-vous l'eau frémissante de la même manière dorénavant, comme le ferait une bulle, bercée dans un illusoire confort trop chaleureux pour être franc et honnête ?
Je vous laisse : je vais me préparer un potage.
* Cet exemple est valable pour tout autre mode de transport en commun dans lequel il est donné d'expérimenter au plus proche de la réalité le concept répugnant de promiscuité.








Quel TP extraordinaire ! Si l'on nous avait appris ça à l'école, peut-être aurions nous été un minimum prévenus des risques de l'uniformisation.
RépondreSupprimerMais c'est loin d'être la volonté de l'éducation nationale, bien au contraire...
Excellente démonstration, merci professeur Weetos !
RépondreSupprimerc'est comme les livres vos texte c'est mieux quand il y a des images
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