Quelle ne fut pas ma surprise quand, après quelques jours coupés du monde, à couper du bois à grands coups de hache tout en sifflotant la marche turque, je me reconnectais au monde moderne et allumais mon récepteur radiophonique : la France était sans dessus-dessous, en proie au chaos le plus total.
Les nouvelles tombaient comme des retraités un jour de canicule.
Les journaux nationaux ne titraient que sur ce phénomène hors du commun.
Les rédactions des quotidiens n'en avaient que pour un constat effrayant.
Le pays était paralysé.
Les rédactions des quotidiens n'en avaient que pour un constat effrayant.
Le pays était paralysé.
Désemparé, je me précipitais sur mon balcon, le cœur lourd, le souffle court et l'angoisse collée au ventre, prêt à voir de mes propres yeux mon quartier ridé par les affres de la l'anarchie et du désordre, proie exsangue d'une confusion sans pareille... Je m'avouais une pointe légère d'étonnement en constatant que les passants déambulaient sans peine, que le pavé de la rue n'était pas tâché par le sang des victimes de la discorde et que surtout, outre le chant gracieux des oiseaux et le gambadement alerte du chien des voisins, la circulation automobile était on ne peut plus fluide.
Devant ce constat somme toute déstabilisant, j'en arrivais à me demander si durant mon absence, ce grand pays des droits de l'Homme qu'est la France ne s'était pas réduit à la seule région Ile-de-France, laissant pour compte, attaché à un arbre sur le bord d'une autoroute, ce concept campagnard si abstrait aux urbains franciliens : la Province. Je me rassurais rapidement à la vue du drapeau tricolore flottant gaillardement au balcon de l'école municipale où, tels de guillerets pinsons, des enfants se donnaient grand mal à sortir nos valeureux et respectables anciens de leur sieste quotidienne, allongés confortablement qu'ils sont un peu plus chaque jour sur le matelas délicat d'une existence menée à l'ombre rassurante des trente glorieuses.
Remis de mes émotions, j'allumais le poste de réception télévisée et assistait impuissant, au défilé d'images et reportages montrant aux yeux du monde des files sans fin d'automobiles bloquées, de camions empilés sur le bas-côté, d'accidents et de citoyens désemparés. J'écoutais, attentif et perméable au désarroi humain, les récits de ces malheureux, délaissés par les pouvoirs publics, abandonnés par l'Etat, seuls dans la tourmente d'un mal ô combien singulier causé par, et je cite là le dictionnaire, de l'eau congelée qui tombe sous la forme de flocons blancs et légers.
Pourtant, quelque chose me chiffonnait.
Partant de là, et devant le constat sans appel d'une certaine différence de points de vue, dans une empathie allant à l'encontre de l'ensemble de mes principes misanthropiques, je me glissais dans la peau peu halée du citoyen lambda afin de tenter de revivre, chronologiquement parlant, les faits.
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JOUR J-1 : Je suis un citoyen qui évolue dans l'air de son temps. Aussi, grâce aux nouvelles technologies auxquelles je suis pleinement asservi, que ce soit internet, la télévision ou la radio, je suis informé d'une alerte orange à la neige émise par Météo France. Je vaque à un repos bien mérité avec la satisfaction d'être pleinement informé, afin d'attaquer avec la vaillance des grands hommes une dure journée de labeur à venir.
JOUR J : Individu responsable pourfendant l'ignorance à l'ombre de mes propres insuffisances, je posséde une parfaite connaissance de la définition d'une alerte orange (ndlr : " Soyez très vigilant : des phénomènes dangereux sont prévus. Tenez-vous au courant de l’évolution de la situation et suivez les conseils de sécurité émis par les pouvoirs publics "). J'ai donc tous les éléments en main pour prendre une décision réfléchie quant à cette journée à venir.
HEURE H : Citoyen exemplaire, garde à mon échelle des valeurs humanistes de mon pays, mortel responsable doué de raison, capable d'adopter un comportement probant et adapté à toute circonstance, je décide de prendre mon véhicule.
HEURE H+5 : Je suis bloqué dans des embouteillages sans fin, engendrés par d'importantes chutes de neige qui, ô miracle (je m'en rappelle maintenant) ont été annoncées la veille au soir par les services de Météo France qui, il faut l'avouer, ont acquis au fil du temps une certaine respectabilité, en dépit même d'un certain nombre d'approximations.
HEURE H+10 : En proie, à l'image de mon pays, à l'immobilisme le plus total, je m'en prends avec véhémence aux pouvoirs publics, de n'avoir pas mis en place assez tôt des protocoles d'urgence m'empêchant d'être un crétin sans nom, ignorant de manière délibérée les difficultés que rencontrent les services publics pour être effectifs, et ce depuis la décentralisation irréfléchie de la DDE.
HEURE H+11 : Je m'en prends maintenant à mes concitoyens, eux-mêmes bloqués par les intempéries et pris dans le même chambard que moi, d'avoir fait preuve d'une accablante stupidité, cependant similaire à la mienne.
HEURE H+12 : Je commence à prendre conscience de l'absurdité de mon comportement et de l'étroitesse de mon esprit.
HEURE H+14 : Cette prise de conscience consommée, je me dirige, abattu que je suis, vers le centre de secours que les pouvoirs publics ont crée dans l'urgence, pour assister les benêts de mon genre.
JOUR J+1 : Deux choix bien distincts se présentent à moi :
OPTION 1. Ouvrir à torts et à travers cette aberrante fosse à inepties qui me sert de bouche, faisant ainsi preuve d'une médiocrité sans nom, oubliant par là-même que mon rang d'être humain me donne des droits mais me confère aussi des devoirs, dont le premier d'entre eux n'est autre que d'essayer, dans la mesure du possible, de faire fonctionner cette chose que l'on nomme communément 'conscience' et ce, afin de montrer, dans une certaine limite propre à l'exigüité de ma condition, l'exemple.
OPTION 2. Fermer définitivement et modestement, dans un réflexe civique, cet astigmatisme verbal qui me sert à inonder mon environnement proche d'absurdités en tous genre.
N'ayant que peu de considération pour ce dernier choix - celui-ci m'empêchant de montrer au monde entier le misérable dénuement de mon quotidien - je choisis l'option 1 et prends à témoin le premier venu quant à l'inefficacité des pouvoirs publics, criant à l'injustice avec la véhémence des irresponsables notoires, le tout relayé par des médias aussi pertinents que la présence d'un passeport au beau milieu d'un champ de ruines.
JOUR J+9832 : Je m'endors paisiblement sur mon lit de mort, drapé du suaire de mes errances, bercé par les derniers soubresauts d'une ignorance n'ayant pour limites que l'inconsistance incongrue du manque de discernement dont aura pâti mon existence délétère, alors que je me bornais à penser le contraire.
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Personnellement, à la lecture de ce tragique dénouement, j'ai pris du potage.
Deux fois.

N'oublions pas que ces 10 cm de neige était un "phénomène météo le plus important, le plus grave, le plus exceptionnel depuis une génération".
RépondreSupprimerImaginons 20 cm !
Mais il y a pire ! Pendant ce temps, dans d'autres départements inconnus des Parisiens, des habitants attendent comme chaque année de voir leurs paysages devenir blancs dans le seul but de se débarrasser de leurs gosses, pour mieux vaquer encore à leurs occupations quotidiennes, les momifiant et les mettant dehors dans le grand froid ! Malheur: Ceux-ci s'attelant à la fabrication d'un bonhomme de neige ou à celle de boules destinées au visage de leurs petits camarades.
C'est un point de vue intéressant que bien trop d'idiots décérébrés se sont abstenus d'entrevoir, ces derniers jours.
RépondreSupprimerEt dans tous ça combien de SDF sont mort de froid, n'ayant point de voiture dans laquelle s'abriter, ou de magasin leur proposant bien gentiment de dormir sur place?
RépondreSupprimerLes SDF qui meurent de froid ?
RépondreSupprimerMais enfin, il s'agit là du "phénomène social le plus courant, le moins important et le plus ignoré de l'individu nombriliste depuis des générations et générations."
Je m'émeus à la lecture de vos mots.
RépondreSupprimerUne fois, j'ai rêvé que j'étais un coléoptère...
RépondreSupprimerEt si on allait skier ?
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