Il suffit d’ouvrir des yeux un temps soit peu curieux sur le monde pour s’apercevoir assez rapidement qu’il existe divers niveaux et intensités d’expression de l’instinct grégaire chez les animaux : du tournesol qui suit la course du soleil, imitant ses milliers de congénères, aux moutons qui docilement prennent le pas du premier chef de file venu, comme l’illustre si bien la célèbre fable de Rabelais.
Mais qu’en est-il réellement chez l’être humain ? Car, si cela fait des millénaires que les moutons et les tournesols observent sensiblement des comportements similaires à leurs valeureux ancêtres, sans passer pour autant par la case « innombrables guerres et saignées multiples », l’Homme a quant à lui subi ce grand phénomène que l’on nomme communément l’évolution. Aussi, on est en droit de se demander si aujourd’hui, au 21ème siècle, celui qui trône en haut de l’échelle évolutive observe lui aussi des comportements typiquement conformistes, dépourvus de la moindre trace d’intelligence.
Et bien, je suis tout à cette joie contenue de vous répondre par l’affirmative !
Oui, parfaitement : l’Homme obéit à certains instincts grégaires.
En voici la démonstration, sous vos yeux ébahis.
Préambule : Prenez un train. Placez-y et laisser infuser une farandole d’êtres humains doués de conscience et de bêtise singulière. Démarrez le dit-train. Attendez quelques heures.
Résultat : Alors que vous êtes tranquillement assis(e) à votre place, bouquinant un quelconque livre ou magazine, il se passe soudain quelque chose. Ce n’est qu’un pressentiment, mais vous savez qu’un drame se prépare, et que la fin de votre périple va s’en trouver changée. L’excitation se répand dans l’air. L’ambiance devient électrique. Le paysage semble défiler plus lentement, par la fenêtre… C’est alors que, sans crier gare (ce qui serait inopportun, puisque vous n’y êtes pas encore), une personne se lève dans le wagon, descend sa valise, puis se dirige innocemment vers l’une des plates-formes.
Vous trouvez cela anodin ?... Pourtant, c’est LE signal.
D’un coup d’un seul, vous vous retrouvez entouré(e) de gens qui s’affairent sans relâche à descendre leurs effets et qui se font un devoir de s’entasser au plus vite dans le couloir. Pris d’un sentiment de panique peu commun, vous consultez frénétiquement votre montre, de peur de rater la descente à votre gare d’arrivée. Pour finalement vous apercevoir qu’il reste plus de vingt minutes de trajet. Vu qu’il est ici inutile d’insister sur le fait que les trains de la SNCF ne sont pas réputés pour leur ponctualité, vous retrouvez instantanément votre calme.
Deux opportunités se présentent alors à vous :
1/ Vous moquer sans mot dire de ce ramassis de nigauds
2/ Vous moquer sans mot dire de ce ramassis de nigauds, tout en les observant, afin de tenter de percer ce grand mystère qui les pousse à vivre au plus proche la définition du mot « promiscuité ».
Comme vous êtes naturellement friand d’errances humaines, vous optez pour la seconde proposition et vous livrez aussitôt à une minutieuse observation de leur comportement.
Le regard hagard, ils sont entassés les uns sur les autres, ne se parlent pas, emmitouflés dans leur manteau, alors que la température du wagon est restée scrupuleusement la même. Le plus épatant de tous étant le brillant personnage qui s’obstine à rester au niveau de la porte coulissante du wagon, et qui doit donc, toutes les trente secondes, actionner inlassablement le mécanisme d’ouverture de cette dernière, afin de ne pas finir écrasé(e) contre son montant, suscitant ainsi le regard attendri de ses compagnons d’infortune.
Et lorsque le train s’arrête enfin à son terminus, ces mêmes individus - restés pas moins de vingt minutes entassés les uns sur les autres, s’échangeant sans mot dire des coups d’œil compatissants - se précipitent avec rage vers la sortie, maugréant à tout va, se bousculant allègrement, marchant sur les principes les plus fondamentaux de la politesse. Tous à l’énervement silencieux d’avoir tant attendu debout, au beau milieu d’un couloir étroit, ballotés par les mouvements du train. Et durant tout ce temps, leur regard n’aura jamais été traversé par la plus éphémère lueur d’intelligence… fut-elle-même fugace.
On est alors en droit de se demander quel instinct pousse ces personnes à observer ce genre de comportement. La peur de ne pas pouvoir descendre à quai, imaginant un scénario démoniaque faisant des agents de la SNCF les instigateurs d’un machiavélique complot à l’encontre des usagers ? L’angoisse irrationnelle de ne pas avoir le temps nécessaire de dévaler les deux marches du wagon, harnaché de ses effets ? L’amour de la promiscuité et de la chaleur humaine ?
Je confesse mon ignorance des réponses à ces questions. Cependant, il y a une chose dont je suis certain : c’est le plaisir que je ressens au moment d’aider les personnes âgées à descendre leurs affaires… Trente minutes avant l’arrivée du train en gare.
Note : Ceci est une démonstration dont l’éclat se trouve allègrement agrandi en présence des facteurs « longue destination » et « période de retour de vacances ».
